Georges Laplace


GEORGES LAPLACE, PRÉHISTORIEN du 20ème SIÈCLE,
CREATEUR D’UNE TYPOLOGIE ANALYTIQUE ET STRUCTURALE
(1918-2004)
 

Basque de coeur et de corps, résistant du Vercors, partisan indéfectible de Max Stirner ("L'Unique et sa propriété"), admirateur passionné de Roland Barthes ("L'Empire des signes"), Georges Laplace est avant tout un dialecticien, créateur d’une typologie analytique et structurale pour les industries lithiques du Paléolithique supérieur italien et pyrénéen, mais également un palethnologue du Quaternaire, directeur de recherches au CNRS.
 
 
LES ANNÉES DE FORMATION
 
Né à Pau d’un père cheminot et d’une mère couturière, dans une famille athée et de gauche, il est l’aîné d’une fratrie comptant également deux sœurs. Il fréquente l’école primaire Henry IV et suit, dès 1931-1932, en excellent élève, les classes de “l’école primaire supérieure professionnelle” de Saint-Cricq, où son intelligence et son esprit curieux expliquent l’exemplarité de sa scolarité. Entre 1930 et 1940, il est un fervent adepte du scoutisme laïque, d’abord avec les Eclaireurs unionistes protestants de Pau, puis les Eclaireurs de France, enfin les Routiers. Cela explique en grande partie les contacts qu’il trouvera pendant la guerre à Dieulefit, à l’Ecole de Beauvallon. En 1935, il entre major à l’Ecole normale d’instituteurs de Lescar (actuel Lycée Jacques-Monod), où il se lie d’amitié avec Georges Houraa, futur maire d’Arudy. Instituteur en titre dès 1938, il rejoint son premier poste à Esquiule, en Soule basque. Il est mobilisé en 1939 et part pour le service militaire à 21 ans : il est envoyé à l’Ecole d’officiers de Saint-Cyr.

UN ESPRIT DE RÉSISTANCE…
 
Son caractère non conformiste, déjà rebelle, va faire de lui un objecteur de conscience. Cela explique qu’il sera versé au service de la Météo, au Mont Ventoux (Préalpes du Sud, Vaucluse), où il aura l’occasion de s’exercer longuement à la montagne et au ski… Il participe à la campagne contre l'Allemagne en 1939-1940. Démobilisé à l’armistice, il va rester quelque temps à Dieulefit, comme animateur, avant de retrouver un poste d’instituteur à Esquiule, puis à Monein. Son hostilité au régime de Vichy lui crée quelques ennuis sérieux dans sa fonction de maître d’école, et il fait rapidement partie des jeunes hommes qui s’opposent au départ en Allemagne, pour le S.T.O. Il repart en 1942 pour Dieulefit et l’Ecole de Beauvallon, où il restera jusqu’en 1944, dans le cadre de la Résistance… Dieulefit et l’Ecole de Beauvallon : un espace d’humanisme, de laïcité, de tolérance et de générosité.
 
ENTRE LE DAUPHINÉ ET LA MAURIENNE, LES ANNÉES DE RÉSISTANCE : 1943-1945 ET D’IMMÉDIAT
APRÈS-GUERRE

 
Depuis Dieulefit, il est stagiaire à l’école (militaire) d’Uriage, près de Grenoble (fondée par Pierre Dunoyer de Segonzac), qui est entrée en conflit avec Vichy, et forme des officiers pratiquant la montagne, pour la Résistance dauphinoise...   Il reprend la lutte en 1943 dans les rangs de l'ORA (Organisation de Résistance de l’Armée créée le 31 janvier 1943 suite à l’invasion allemande en zone "libre" et fondée par le Général Frère, à l’origine proche du Général Giraud) comme lieutenant chargé de l'instruction et d'opérations dans le Vercors, le Dauphiné et la Savoie, puis sur le front des Alpes dans les rangs de la 25e Division alpine en 1944. Georges Laplace intègre donc, comme officier, une des équipes volantes de 3 personnes. Mission : organiser l’entraînement militaire, mais également mener une animation culturelle et une réflexion morale et politique. Son nom de guerre : Georges Lemoine. Il était connu dans la Résistance comme celui qui, chaque matin, lorsque l’eau était gelée, cassait la glace avec la tête pour se laver avec un seau d’eau. A la fin de la guerre, il intègre l’armée dans les Chasseurs alpins, obtient la Croix de guerre, et s’engage jusqu’en 1947 comme lieutenant.
 
LES DÉBUTS DE LA VIE ACTIVE
 
Il se marie en 1946 avec Marie-Henriette Jauretche, professeur d’Espagnol, enseignante au lycée Marguerite de Navarre à Pau, dont il divorcera après son départ à l’Ecole française de Rome. En secondes noces, il prendra pour épouse Delia Brusadin, archéologue et conservatrice de musée italienne, spécialiste des Etrusques. À partir de 1947, il entreprend des études supérieures aux Universités de Toulouse et de Bordeaux et obtient une licence-ès-Lettres. En 1950, il entre au CNRS comme attaché de recherches. De 1956 à 1958, il est membre de l'Ecole Française de Rome, sur proposition de l’Abbé H.Breuil (1877-1961) et de R. Lantier et présente le Diplôme de l'École Française de Rome à l'Institut de France en 1959. Revenu en France au sein de l'équipe de l’Abbé H. Breuil, il soutient son doctorat d'État-ès-Sciences Naturelles en 1961 : Recherches sur l'origine et l'évolution des complexes leptolithiques. En 1970, il fonde le Centre de Palethnologie (contraction pour paléo-ethnologie) stratigraphique d'Arudy. Il deviendra directeur de recherche honoraire au CNRS en 1983.

SES PRINCIPAUX APPORTS Á LA PALETHNOLOGIE (ou Ethnologie de la Préhistoire)
 
Ils concernent trois domaines complémentaires :
1 - Une méthode moderne de fouilles, engagée dès 1930 par son maître à l’Université de Toulouse, Louis Méroc.
2 - Une Typologie analytique des industries lithiques, couvrant les cultures de l’Homo sapiens néandertalensis et de l’Homo sapiens sapiens.
3 - Une explication de l’origine et de l’évolution des “complexes industriels” créés par ces hommes : C’est le modèle du Polymorphisme de base et le synthétotype.

 
1 – UN SYSTÈME MODERNE DE FOUILLES DES SITES
 
Utilisée pour la première fois par G. Laplace en 1948 à la Tute de Carrelore (Vallée d’Aspe), elle est définitivement fixée par Louis Méroc et par lui-même en 1954, et encore largement utilisée aujourd’hui (« Application des coordonnées cartésiennes à la fouille d’un gisement » in B.S.P.F., 1954). On quadrille le site en mètres carrés, avec un système de marquage faisant référence à un plan de départ, le plan de niveau zéro (stratigraphie). Ces mètres peuvent à leur tour être divisés en carreaux (33 cm. de côté, de préférence). On repère en stratigraphie (depuis le niveau zéro), et dans le carré, tout vestige rencontré. Cela permet le marquage des objets dans un repère orthonormé (en "x", en "y" et en "z") et la confection de diagrammes de position (dans le plan et en stratigraphie) : C’est le repérage en 3D.

2 – LA TYPOLOGIE ANALYTIQUE. 
 
Mise au point pour créer un système dynamique, la typologie analytique se base sur une analyse des caractères spécifiques des composants afin de les décrire et d'en établir une classification. G. Laplace l'utilise pour élaborer le premier cadre évolutif du Paléolithique supérieur en Italie. Depuis la publication de sa thèse, en 1966, cette typologie a fait l’objet de quelques modifications, dont certaines à la suite des colloques d’Arudy. La dernière liste, actuellement utilisée en Italie et en Espagne, appartient à la publication de 1974 (Edition du CNRS d’un colloque national de juin 1972 à Marseille). Une analyse des caractères, hiérarchisée, de tout produit lithique permet de le situer dans un ensemble donné, et de définir ce dernier en fonction de l’ensemble des pièces ainsi analysées. Cet ensemble peut être ensuite caractérisé par la composition de ses différents types, donnant sa structure originale (composition numérique organisée).

3 - ORIGINE ET ÉVOLUTION DES COMPLEXES INDUSTRIELS DEPUIS L’HOMO SAPIENS NEANDERTALENSIS : L’HYPOTHÈSE DU POLYMORPHISME DE BASE ET DU SYNTHÉTOTYPE
 
Les ensembles lithiques (industries) font l’objet de comparaisons, en particulier lorsque l’on en observe une "suite" en stratigraphie (niveaux sédimentaires et niveaux d’habitats). L’évaluation de leurs différences fait apparaître des écarts significatifs, permettant de déceler des mouvements évolutifs. C’est ainsi que Georges Laplace, dès 1957, met en lumière à partir des analyses typologiques d’industries moustériennes ("Paléolithique moyen") et du Chatelperronien (première industrie du Paléolithique supérieur) des caractères communs significatifs. Hypothèse vérifiée par la découverte du Néandertalien de St Césaire (Charente) et de son industrie chatelperronienne. Le polymorphisme primaire, (indifférencié) du Chatelperronien ancien, évolue en se différenciant en un Chatelperronien évolué et en Proto-Aurignacien. La séparation d’avec le synthétotype de base s’accentue, en donnant les deux industries suivantes de l’Aurignacien et du Gravettien. Viennent ensuite les ensembles totalement différenciés du Gravettien final, du Tardi-gravettien, du Solutréen, du Protomagdalénien, et des Magdalénien et Azilien, œuvres des derniers chasseurs de la fin du Glaciaire.
C’est à partir d’analyses des données d’industries mises au jour sur l’ensemble de l’Europe et de l’Afrique du Nord, que Georges Laplace a pu construire sa présentation du processus de "leptolithisation" (ou adoption d’industries sur lames et lamelles) du Prémoustérien aux ensembles de la fin du Glaciaire. Les industries du Post-Glaciaire, Sauveterrienne et Tardenoisienne pour l’Europe du Sud, en seraient les ultimes manifestations. Par cette proposition, Georges Laplace privilégie résolument la vision d’une évolution sur place des hommes et de leurs industries, s’opposant par là à tous ceux qui expliquent les changements survenus dans les productions lithiques (et osseuses) des derniers chasseurs-cueilleurs par l’hypothèse d’invasions de populations venues d’ailleurs (acculturation).

LES PRINCIPAUX GISEMENTS ARCHÉOLOGIQUES FOUILLÉS PAR G. LAPLACE
 
Sa réflexion méthodologique concernant les ensembles industriels s’est nourrie en permanence des données de fouilles engagées pendant toute sa carrière d’archéologue, de façon dialectique : France, Algérie, Tunisie. On retiendra plus particulièrement celles du Pays basque et du Béarn : Etxeberri, Sasisiloaga, Gatzarria, (Soule, Arbailles); Olha (vallée de la Nive) ; Sare, Bidart, Mouligna, Bidartea (Labourd) ; Haristoy Oxocelhaya-Isturitz, (Basse-Navarre). Tute de Carrelore (Aspe) ; Houn de Laa, Turoun Bouchous et cercles de pierre, Poeymaü, Bignalats, Garli, Larroun (Ossau).

LA CRÉATION DE LA MAISON D’OSSAU Á ARUDY
 
Le projet d’un musée à Arudy a émergé, dès 1967, de la volonté de deux hommes : Georges Houraa, maire d’Arudy, directeur du Collège de la ville et Georges Laplace. Ce dernier avait comme dépôt de ses collections de Préhistoire le musée des Beaux-Arts de Pau, avec une présentation en vitrines des pièces les plus caractéristiques des industries pyrénéennes. La libération du bâtiment de la gendarmerie d’Arudy (ancienne abbaye laïque) permit d’affecter celui-ci à la Culture et à la Préhistoire. Le Parc national des Pyrénées, nouvellement créé, va accepter qu’un étage soit consacré à l’environnement naturel protégé : la Maison d’Ossau est née, et ouverte au public en juillet 1972. A la galerie de Préhistoire et à l’étage consacré au Parc national des Pyrénées va s’ajouter un autre étage dévolu à l’ethnographie de la vallée d’Ossau : pastoralisme et carrières de pierre et de marbre, dans leur histoire et leur actualité.

LE CENTRE DE PALETHNOLOGIE STRATIGRAPHIQUE D’ARUDY
 
Dans le cadre de la Maison d’Ossau et du musée d’Arudy, Georges Laplace crée également, dès 1970, ce laboratoire associé au C.N.R.S. C’est ainsi qu’il accueillera étudiants, universitaires et chercheurs, équipes de fouilles, etc. Des séminaires internationaux de typologie analytique rassembleront une semaine, pendant de nombreux étés, une trentaine de participants d’horizons différents, de toute l’Europe (Italiens, Français, Basques du Sud, Catalans). A partir de 1972, et jusqu’en 1987, la publication « Dialektikê » communiquera toutes les interventions effectuées dans le cadre de ces séminaires, et avec le concours de l’Université de Pau. Ce Centre aura comme autre activité la fouille d’un gisement exceptionnel, celui du Poeymaü à Arudy. Georges Laplace fera don de ses collections particulières au Musée national de Préhistoire des Eyzies en 1993. Le 18 mai 1999, il est nommé au grade de Chevalier de la Légion d'honneur. 
 
                                                                
Ouvrages consultés :
 
Uriage, une communauté et une école dans la tourmente, 1940-1945. (Antoine Delestre). Nancy : Presses Universitaires de Nancy,1989
Grenoble et le Vercors : De la Résistance à la Libération, 1940-1944 (Pierre Bolle dir.). Grenoble : Presses Universitaires de Grenoble, 2003
 
                                                                                                             D’après l’exposition de septembre 2010 à la Maison d’Ossau
 
 
 
 



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